Folies Scolaires

Folies Scolaires

Pour empêcher qu'il ne devienne incurable, il faut le prévenir.

 

Lettre à Monseigneur le Dauphin, Bossuet

 

            Ne croyez pas, monseigneur, qu’on vous reprenne si sévèrement pendant vos études, pour avoir simplement violé les règles de la grammaire en composant. Il est sans doute honteux à un prince, qui doit avoir de l’ordre en tout, de tomber en de telles fautes ; mais nous regardons plus haut quand nous en sommes si fâchés ; car nous ne blâmons pas tant la faute elle-même, que le défaut d’attention, qui en est la cause.

            Ce défaut d’attention vous fait maintenant confondre l’ordre des paroles ; mais si nous laissons vieillir et fortifier cette mauvaise habitude, quand vous viendrez à manier, non plus les paroles, mais les choses mêmes, vous en troublerez tout l’ordre. Vous parlez maintenant contre les lois de la grammaire : alors vous mépriserez les préceptes de la raison. Maintenant vous placez mal les paroles, alors vous placerez mal les choses ; vous récompenserez au lieu de punir, vous punirez quand il faudra récompenser, enfin vous ferez tout sans ordre, si vous ne vous accoutumez dès votre enfance à tenir votre esprit attentif, à régler ses mouvements vagues et incertains, et à penser sérieusement en vous-même à ce que vous avez à faire. […]

            Rappelez-vous, je vous en conjure, de quelle manière Denys le Tyran traita le fils de Dion, pendant qu’il l’eut en sa puissance. Tout ce qu’on peut imaginer de plus barbare, c’est ce que la haine qu’il avait pour le père lui fit entreprendre contre le fils. Vous avez vu dans votre Cornelius Nepos, qu’inventeur d’un nouveau genre de vengeance, il ne tira point l’épée contre cet enfant innocent, il ne le mit point en prison, il ne lui fit point souffrir la faim ou la soif ; mais, ce qui est plus déplorable, il corrompit en lui toutes les bonnes qualités de l’âme.

            Pour exécuter ce dessein, il lui permit tout, et l’abandonna, dans un âge inconsidéré, à ses fantaisies, à ses humeurs. Le jeune homme, emporté par le plaisir, donna dans la plus affreuse débauche. Personne n’avait l’œil sur sa conduite ; personne n’arrêtait le torrent de ses passions. On contentait tous ses désirs ; on louait toutes ses fautes. Ainsi corrompu par une malheureuse flatterie, il se précipita dans toute sorte de crimes.

            Mais considérez, monseigneur, combien plus facilement les hommes tombent dans le désordre, qu’on ne les ramène à l’amour de la vertu. Après que ce jeune homme eut été rendu à son père, il fut mis entre les mains de gouverneurs qui n’oublièrent rien pour qu’il changeât. Tout fut inutile : car, plutôt que de se corriger, il aima mieux renoncer à la vie, en se jetant du haut en bas de sa maison.

            Tirez de là deux conséquences :

dont la première est que nos véritables amis sont ceux qui résistent à nos passions, et que ceux au contraire qui les favorisent sont nos plus cruels ennemis ;

la seconde et la plus importante que si de bonne heure on prend bien garde aux enfants, alors l’autorité paternelle et de bons documents peuvent beaucoup. Au contraire, si de mauvaises et fausses maximes leur entrent une fois dans l’esprit, alors la tyrannie de l’habitude se rend invincible, et il n’y a plus ni remède ni secret qui puisse guérir le mal. Pour empêcher qu’il ne devienne incurable, il faut le prévenir.

            Travaillez-y, monseigneur ; et afin que votre raison fasse les plus grands progrès, fuyez la dissipation, ne vous livrez point à de frivoles amusements, mais nourrissez-vous de réflexions sages et salutaires ; remplissez-vous-en l’esprit ; faites-en la règle de votre conduite, et accoutumez-vous à recueillir les fruits abondants qu’elles sont capables de produire.

 

 



21/03/2018

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